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Evaluation de la situation, 23 octobre 2020

Résumé et recommandations

La Suisse est confrontée à une croissance exponentielle du nombre de cas, d’hospitalisations et d’admissions dans les unités de soins intensifs. Il s’agit d’une situation d’extrême urgence, où chaque jour compte. Nous devons prendre immédiatement des mesures visant à prévenir le débordement des hôpitaux et des capacités des unités de soins intensifs ainsi que, plus généralement, à préserver la qualité des soins.

La task force scientifique recommande l’adoption d’une série de mesures visant à réduire rapidement le facteur de reproduction à un niveau nettement inférieur à 1,0. Ces mesures sont choisies afin d’être soutenables pour la société et de protéger le cœur de l’économie (avec des mesures compensatoires pour les secteurs économiques particulièrement touchés). Ces mesures doivent être applicables pendant une longue période qui pourrait s’étendre jusqu’en mars/avril :

  1. Port du masque par les adolescents et les adultes dans tous les espaces intérieurs ainsi que dans les lieux extérieurs très fréquentés (marchés de rue, etc.) ;
  2. Télétravail (travail à domicile) pour tous les employés lorsque cela est possible ;
  3. Fermeture des lieux de divertissement et de loisirs situés dans des espaces intérieurs confinés et mal ventilés, dans lesquels les conditions permettent la transmission du coronavirus entre personnes en contact étroit ;
  4. Limitation des rassemblements privés, par exemple à moins de 10 personnes ;
  5. Limitation des rassemblements publics, par exemple à moins de 50 personnes ;
  6. Limitation des heures d’ouverture des restaurants et des bars, par exemple jusqu’à 21 heures ;
  7. Arrêt des activités présentant un risque élevé de transmission du coronavirus, par exemple les sports de contact, le chant ou les instruments à vent en groupe;
  8. Passage à un enseignement exclusivement en ligne dans tous les établissements
    d’enseignement secondaire supérieur où cela est possible ;
  9. Augmentation du nombre de centres de dépistage du virus et du nombre de personnes chargées du traçage de contact ;
  10. Tests réguliers des personnes travaillant dans les milieux à haut risque.

Les limites précises des recommandations (4), (5) et (6) peuvent être ajustées en fonction de la situation.

Les objectifs de ces mesures sont les suivants :

  • Empêcher l’effondrement du système de santé suisse et garantir la qualité des soins ;
  • Garantir un accès continu à l’éducation ;
  • Assurer les éléments essentiels de la vie sociale et éviter l’isolement social ;
  • Protéger l’activité économique dans ces circonstances.

Ces mesures visent à assurer une certaine stabilité durant l’automne et l’hiver et à éviter autant que possible les effets yo-yo. Leur impact et leur acceptation par la population doivent être contrôlés régulièrement. Si les mesures proposées ne sont pas mises en œuvre ou ne parviennent pas à réduire rapidement la propagation du coronavirus, un semi-confinement national pour protéger le système de santé de l’effondrement ne peut être exclu. Chaque jour compte.

Situation épidémiologique actuelle

Après une longue période de croissance exponentielle lente avec un nombre effectif de reproduction Re d’environ 1,1 (soit 10 personnes infectant 11 autres en moyenne), la dynamique épidémiologique s’est fortement accélérée fin septembre, avec un Re actuel d’environ 1,6 (soit 10 personnes infectant 16 autres en moyenne). Actuellement, le nombre quotidien de nouveaux cas confirmés, le nombre de patients hospitalisés, le nombre de patients dans les unités de soins intensifs et le nombre de décès doublent environ chaque semaine.

Le nombre de cas confirmés a maintenant atteint des niveaux qui ont essentiellement conduit à la rupture de la stratégie de test, de traçage, d’isolement et de quarantaine (TTIQ). Le taux de positivité des tests est actuellement d’environ 20 %, soit quatre fois supérieur au niveau maximal recommandé par l’OMS. La positivité croissante des tests et le nombre limité de ces derniers font qu’il est maintenant difficile d’utiliser le nombre quotidien de cas confirmés comme estimation de la croissance de l’épidémie dans un avenir immédiat. Les données permettant d’évaluer la performance du traçage des contacts (contact tracing) ne sont pas disponibles, mais les rapports des cantons indiquent que cette méthode ne parvient plus à fonctionner efficacement dans de nombreux endroits en raison d’un nombre important de personnes à contacter. Le système de notification obligatoire est également à ses limites, ce qui compromet la fiabilité du nombre de cas confirmés signalés quotidiennement. En outre, en raison du manque de données provenant du traçage des contacts et de la diminution de la précision des données du système de notification obligatoire, nous ne pouvons pas déterminer les lieux où les infections se produisent.

Il est encore plus préoccupant de constater qu’avec le doublement actuel des cas chaque semaine, l’occupation des unités de soins intensifs devrait atteindre la capacité critique en moins de 4 semaines, probablement en 2 ou 3 semaines (illustration 1). Actuellement (au 22 octobre), il y a 972 lits en soins intensifs certifiés pour adultes (sur la base des chiffres du 1.05.2020 de la Société Suisse de Médecine Intensive, SGI-SSMI), 131 patients COVID-19 (77 sous ventilation mécanique) et 550 patients non COVID-19, dont environ 30 % sont estimés être en soins intensifs pour des interventions non urgentes.

Selon les experts du SGI-SSMI (Thierry Fumeaux), il est possible d’augmenter la capacité jusqu’à 1400 lits de soins intensifs tout en garantissant une qualité de soins optimale. Une expansion au-delà de ce seuil ne peut garantir la qualité des soins requise et pourrait donc être associée à une mortalité plus élevée. La mortalité relativement faible en Suisse lors de la première vague était probablement liée à la qualité élevée des soins.

Actuellement, le nombre de patients COVID-19 en soins intensifs double chaque semaine. Dans ces conditions (voir illustration 1), la limite des 1400 lits pourrait être atteinte en deux à quatre semaines. Dans l’hypothèse où le temps de doublement actuel est d’une semaine, ce court délai pourrait être prolongé de seulement 2 jours si les procédures électives sont reportées. Toutefois, une partie des unités de soins intensifs doit être réservée aux situations graves non liées au Covid-19, aux urgences et aux traumas qui nécessitent des soins intensifs. Les facteurs qui limitent le nombre de places disponible en soins intensifs résident non seulement dans la capacité en lits mais aussi dans les ressources humaines limitées (professionnels formés).

Illustration 1 : Occupation passée, actuelle et prévue des lits dans les unités de soins intensifs (USI). Lits non-COVID-19 (gris foncé), procédures électives (gris clair), patients COVID-19 (vert). La ligne rouge continue indique l’occupation prévue en USI sur la base du temps de doublement actuel de 7 jours. Les lignes bleues et jaunes indiquent les prévisions correspondantes pour les délais de doublement de 5 et 10 jours, respectivement, qui sont basées sur la gamme d’incertitude des temps de doublement des cas confirmés, des cas hospitalisés et de l’occupation des USI. La ligne verte en pointillés indique la limite des lits certifiés dans les USI et la ligne rouge en pointillés indique la capacité maximale des lits USI en Suisse, sur la base de l’avis d’expert de la SGI-SMMI. Les dates en vert et rouge indiquent la période prévue pour atteindre les capacités critiques correspondantes.

Nous soulignons que les mesures prennent au moins deux semaines pour montrer tout effet sur la réduction du nombre d’admissions en soins intensifs. Même un lockdown complet et immédiat mettrait encore une pression immense sur le système des soins intensifs.

L’effondrement temporaire de la stratégie TTIQ

La stratégie TTIQ repose sur (1) un accès rapide et facile aux tests pour les personnes exposées ou présentant des symptômes de COVID-19, et un taux de positivité global faible (inférieur à 5%, selon les recommandations de l’OMS) ; (2) une notification rapide du patient en cas de résultat positif ; (3) un traçage des contacts rapide et un suivi auprès des contacts ; et (4) une livraison rapide des codes Covid lorsque la personnes positive utilise l’application SwissCovid. Ensuite, mise en œuvre rapide des mesures appropriées pour l’isolement des personnes ayant un résultat de test positif et mise en quarantaine des contacts, avec les mesures appropriées pour assurer la sécurité sociale et économique.

Au cours de la semaine dernière, nous avons constaté une nette dégradation de ces indicateurs dans tout le pays : de longs délais d’attente pour se faire tester, une réduction des critères de test qui conduit à de nombreux cas manquants qui ne sont pas retrouvés, des annonces de retards par les médecins cantonaux dans la recherche classique des contacts, de nombreux rapports de cas index qui n’ont pas été contactés par les personnes chargées de la recherche des contacts, ou qui l’ont été beaucoup plus tard que prévu, etc. SwissCovid fournit une vue d’ensemble de la
situation, même si elle n’est que partielle. Nous y avons observé une augmentation significative du délai moyen entre l’apparition des symptômes et la délivrance des codes Covid (de 4,37 jours à 5,01 jours si l’on compare les 7 derniers jours (du 12 au 19 octobre 2020).

En outre, la source de l’infection est inconnue dans la majorité des cas, ce qui indique que la recherche de clusters ne suffit plus pour contenir l’épidémie à ce stade.

Cet effondrement temporaire de la stratégie TTIQ implique que le dépistage, l’isolement et la quarantaine ne contribuent pas de manière substantielle au ralentissement de l’épidémie à l’heure actuelle.

Des mesures opérationnelles actives doivent être mises en place pour assurer l’extensibilité de la stratégie TTIQ à l’avenir au niveau fédéral et cantonal. Les processus doivent être revus pour s’assurer qu’ils sont efficaces d’un point de vue épidémiologique et qu’ils permettent un passage à l’échelle. Des indicateurs de performance clés de la distribution des retards doivent être collectés et publiés en temps réel, par canton, pour toutes les composantes de la stratégie TTIQ.

Justification de prise rapide de mesures

Chaque jour compte dans le calendrier de mise en œuvre des mesures de contrôle
supplémentaires. Plus le nombre de cas est élevé, plus il faudra de temps pour les ramener à un niveau inférieur.

La situation au 21 octobre 2020 en ce qui concerne le nombre quotidien d’hospitalisations et de décès est très similaire à celle du 16 mars 2020, lorsque le « semi-confinement » a été annoncé pendant la première phase de l’épidémie (environ 100 hospitalisations et 10 décès par jour). Le délai actuel de doublement des cas confirmés, des hospitalisations, des admissions en soins intensifs et des décès est également similaire à la situation qui prévalait autour du 16 mars 2020.

Pendant le semi-confinement du printemps, le nombre de nouvelles infections a diminué de 50 % tous les 9 jours (demi-vie). La mise en œuvre, pendant 3 à 4 semaines, de mesures ayant la même efficacité que le semi-confinement du printemps pour réduire le nombre de reproduction Re en dessous de 1 devrait ramener le nombre de nouvelles infections au niveau que nous avions à la fin du mois de septembre 2020, c’est-à-dire avant l’augmentation rapide des cas confirmés. Chaque semaine de retard supplémentaire dans la mise en œuvre de ces nouvelles mesures nécessitera environ une semaine supplémentaire de mise en place des mesures.

Il est important de noter que la situation actuelle, en octobre, présente plusieurs différences par rapport à celle du printemps. Premièrement, les mesures proposées sont moins strictes que celles du semi-confinement. Deuxièmement, lorsque le semi-confinement a été imposé, les gens avaient déjà commencé à modifier leur comportement en réduisant leur mobilité. D’après les données actuelles sur la mobilité, ce n’est pas le cas aujourd’hui. La preuve en est que, depuis le 5 octobre,
la Suisse compte plus 1000 cas chaque jour. Or si la population avait changé ses habitudes de mobilité par crainte de la propagation du virus, le nombre de nouveau cas aurait dû ralentir, ce qui ne s’est pas produit. Troisièmement, nous sommes maintenant au début de l’hiver et les conditions météorologiques vont se dégrader, ce qui signifie que les gens passeront plus de temps à l’intérieur, ce qui favorise la contagion.